| Comme
ses gravures, ses dessins, son écriture, la peinture de Claire
Degans n'est jamais péremptoire. Demandez-lui de vous écrire
un mot, un simple mot, un bout de phrase sur le temps qu'il fait ou
le temps qui va. Si vous avez appris à lire, vous y renaîtrez
à l'émotion et à l'évidence éprouvées
devant toiles ou illustrations, comme si la rareté d'un regard
singulier ne pouvait être enclose, limitée dans une seule
forme d'expression. En un sens, on pourrait même dire que chaque
toile fait l'objet d'un patient travail élocutoire, d'une rumination,
d'une écriture, d'un souffle ; chaque tableau ou dessin paraît
articulé puis désarticulé, marmonné, maugréé,
vocalisé, parlé, soufflé sans jamais être
un discours définitif. Il semble alors que l'unité de
ce style tienne davantage d'un pli particulier dans la manière
de vivre et de désirer, dans la manière de dire ce désir
et ce choix de vie, que d'une soumission à une école
ou chapelle graphiques quelconques. Claire Degans, à l'occasion,
l'air de rien mais l'air profondément présent, nous
rappelle ainsi que le mot " manière " tire son origine
du mot " main ", celle du peintre, celle du médecin,
celle de l'aîné ou de l'enfant, qui vous délie
du souci et vous couve de sa bienfaisante chaleur en se posant contre
votre front.
C'est
une peinture heureuse, il me semble. Sans roulement de tambour ni
volonté d'en découdre. Le désir cardinal, l'élaboration
lente, l'acheminement vers la beauté fragile des choses,
l'uvre enfin mise à jour - et le monde, ce monde, avec
elle.
Ici,
Essaouira, Gênes ou - peut-être - les Cévennes.
Là, un cyprès qui s'élance, qui hésite
et n'hésite plus, qui bifurque, qui s'avance d'un seul trait,
sûr, probant, qui semble revenir sur lui-même et comme
rentrer dans la couleur. Plus loin, quelque persienne, le tumulte
et la profondeur d'ombre sous la surface vivante et souveraine :
l'ombre se creuse et se nuance d'abord par nappes ou élans,
elle progresse ensuite par cassures, retouches, saillies et reculs.
Nous faisons le premier pas dans un monde jusque là intouché,
inexploré. La peinture, entrebâillant les yeux de ces
réalités qui nous voient et que nous ne voyons plus,
nous happerait-elle ? Rien ne nous étonne plus alors, sinon
l'innocence que le regard de la peintre a su redonner aux choses
: c'est bien Essaouira, c'est bien un échassier, un ogre,
une persienne ou une chèvre, c'est l'idée que l'on
peut s'en faire quand à la tombée du jour l'essentiel
est à nouveau en jeu. Sans doute est-ce aussi l'idée
qu'ils se font d'eux-mêmes. Comme si Claire, allant à
l'essentiel, avait plus à dire et à peindre que nos
yeux à voir.
Hervé
Nicolle
|